Jah Prince s’est retiré dans le bois de Vincennes
L’ex-star du reggae Jah Prince parmi les sans-abri du bois de Vincennes : « J’ai tout perdu »
Il a rempli des stades en Afrique, des salles à Paris. Le Franco-Ivoirien Jah Prince vit aujourd’hui en toute discrétion dans le bois de Vincennes. Ruiné après avoir été privé de ses biens par le gouvernement de Côte d’Ivoire, il espérait rebondir avec un album, qu’il tentait de produire dans sa tente qui a brûlé…
Le 19 octobre 2023 à 05h40, modifié le 6 novembre 2023 à 18h47
Le Gibus. Le Printemps de Bourges. Et surtout des stades en Afrique. Homme de scène, le Franco-Ivoirien Jah Prince, 60 ans, est une star du reggae en Côte d’Ivoire. D’ailleurs, encore la semaine dernière, il lui a suffi de croiser des membres de sa communauté près du métro Château d’Eau à Paris pour vivre un bain de foule. Tout l’inverse de son quotidien. Puisque depuis près de neuf ans désormais, cet artiste complet, auteur, compositeur et interprète, vit dans une tente, isolé, au milieu du bois de Vincennes.
Ruiné et SDF, il comptait sur un nouvel album pour rebondir. Depuis plusieurs mois, il avait enregistré dans un chapiteau qu’il avait monté peu à peu à côté de son campement de fortune et à partir de ses cachets glanés lors de quelques concerts. Mais ses maquettes, comme tous ses instruments, ont brûlé dans un incendie voici quelques mois. Il ne reste que le sol calciné et des arbres autour noircis sur plus de 4 m de haut. « Il était bien équipé, mais cela a fait des envieux qui l’ont volé et ont tout détruit », lâchent des travailleurs sociaux qui viennent régulièrement prendre de ses nouvelles.
Car le quotidien du pionnier de l’Afrika Reggae est difficile. « Il me faut du temps pour me lever, j’ai un peu mal partout des fois, et puis j’ai froid surtout », lâche Jah Prince qui se lave chaque matin avec de l’eau récupérée dans une fontaine, se regardant dans un miroir posé contre un arbre. En revanche, lorsqu’il s’empare de sa guitare, pour passer le temps dans son hamac, alors la flamme revient : ses doigts sont moins engourdis et une lueur rejaillit de ses yeux.
Cette vie sommaire lui permet « de méditer », assure-t-il, se voulant résolument positif. « Je n’en veux à personne, mais j’espère toujours pouvoir récupérer mes biens, j’ai été spolié par le gouvernement de la Côte d’Ivoire », soupire-t-il. Mais sans argent, il sait qu’il ne pourra pas engager d’avocat…
En festival avec Tiken Jah Fakoly
Car son histoire est digne d’un roman. Après avoir grandi en banlieue parisienne dans un milieu plutôt aisé, Prince Saint Florent Serry de son vrai nom, se lance dans le reggae en 1977. Il part alors en Côte d’Ivoire et se fait un nom sur place. Homme de scène, il ne compose aucun album durant sa période faste de la fin du XXe siècle.
« J’ai toujours été un peu underground, mais un vrai pro », résume Jah Prince. Il partage d’ailleurs l’affiche avec des artistes tels que Tiken Jah Fakoly lors d’un festival en 1995. « C’est lui qui assurait ma première partie », annonce celui qui est aujourd’hui sans-abri, alors que son homologue est une star mondialement connue. Mais difficile de retrouver une trace de cet événement à part dans une coupure de journal africain.
Plusieurs journaux et blogs se font écho de cette détention qu’ils jugent « arbitraire ». « Ils avaient déjà saisi à la douane près de 300 000 euros de matériel de musique l’année précédente, il y avait de quoi organiser des festivals, promouvoir le reggae en Côte d’Ivoire et monter une école de musique avec tout ça », résume Jah Prince.
Libéré après l’intervention du gouvernement français
Sur intervention du gouvernement français, Jah Prince est libéré en 2014. Il regagne Paris car il est interdit de séjour pour cinq ans en Côte d’Ivoire. « J’ai tout perdu, y compris mes terres et ma maison, argumente le rasta. Depuis, je survis. C’est un problème d’État. J’espérais un coup de main de la France, mais j’attends toujours. Je ne cours pas après les gens, mais je ne suis pas un bandit, je n’ai pas mérité ça. »
Les concerts lui permettent de se maintenir à flot quelque temps et d’investir dans un groupe électrogène puis de se confectionner une sorte de studio, réduit en cendres aujourd’hui.
« Il fait partie du top 10 ou top 20 en Côte d’Ivoire »
« Le problème aussi, c’est que je suis un artiste, j’ai besoin d’un peu de place pour créer, je ne peux pas aller dans un foyer social où on serait je ne sais pas combien à partager une chambre », estime-t-il. Ses deux plus grands enfants, inquiets pour lui, ont depuis peu planté leur tente près de son campement. Ils n’y séjournent pas quotidiennement. « Mais ça fait chaud au cœur, ils m’aident pour m’acheter ce dont j’ai besoin », raconte-t-il, presque amusé que ses fans n’aient pas la moindre idée de sa condition actuelle.
« Si c’est vrai qu’il est sans-abri, que c’est bien lui, je suis hyper surpris, lance d’ailleurs Alexandre Grondeau, critique musical sur reggae.fr, le site de référence du genre musical depuis vingt-cinq ans. Il a une carrière solide, même si peu de titres sont disponibles sur les plates-formes. Et il fait partie du top 10 ou top 20 en Côte d’Ivoire où le reggae est la musique nationale. Donc, déjà émerger là-bas est un sacré challenge. » Pièces d’identité et autres documents officiels à l’appui, on confirme : c’est bien lui. Mais lui rêve désormais de revenir sur le devant de la scène.